Comprendre Verdun. Retour Retour
Entre 1871 et 1914, l'Europe profite d'une paix relative. La rivalité franco-allemande, plus vivace que jamais, se détourne de la "ligne Bleu Des Vosges" et s'exprime hors du continent européen. Marquée par son humiliante défaite dans la guerre de 1870, la France fait de son empire colonial un exutoire à ses frustrations. L'Allemagne de l'empereur Guillaume II, jusqu'alors hermétique aux questions extra- européennes, s'engage dans une politique expansionniste agressive et regarde les possessions coloniales des autres puissances. Le début du 20ème siècle est le temps des alliances complexes et d'une course aux armements qui vont déboucher sur le conflit le plus meurtrier de l'histoire. Depuis 1904, l'Entente cordiale est établie entre la France et la Grande-Bretagne, rejointes en 1907 par la Russie au sein de la Triple-Entente. Elle répond à la Triple-Alliance ou "Triplice", signée entre l'Allemagne, l'Autriche- Hongrie et l'Italie en 1882. L'équilibre de l'Europe est fragile. En 1911, l'envoi d'une canonnière allemande dans la baie d'Agadir, au Maroc, manque de peu de déclencher une guerre. Dans les Balkans, la fragmentation territoriale imposée par les puissances lors du congrès de Berlin de 1878 a créé une situation explosive. Les guerres balkaniques de 1912 et 1913 sont les prémices du conflit mondial. Le 28 juin 1914, l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, en Bosnie, déclenche l'embrasement général. Le 28 juillet, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Le lendemain, la Russie, alliée historique des Serbes, ordonne la mobilisation. L'événement déclenche une réaction en chaîne. Le 3 août 1914, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Le lendemain, le Royaume-Uni entre à son tour en guerre... On prévoit un conflit bref mais violent. Pour la France, une chose importe est de récupérer l'Alsace et la Lorraine, perdues en 1871. Le 5 août 1914, suivant le "plan Schlieffen", l'armée allemande, commandée par von Moltke, pénètre en Belgique neutre. Joffre, général en chef des forces françaises, applique aveuglément le "plan XVII" et concentre ses efforts sur l'Alsace et la Lorraine. Le 23 août 1914, les Allemands percent les Ardennes et menacent Paris. 10000 soldats sont envoyés sur le front de la Marne (grâce aux taxis parisiens) et réussissent du 6 au 12 septembre1914 à enrayer l'avancée allemande. Un nouvel enjeu se dessine. Les ports de la Manche et de la mer du Nord, voies de communication entre France et Grande-Bretagne. La bataille d'Ypres, du 29 octobre au 24 novembre 1914, victoire décisive alliée, est le dernier épisode de cette "course à la mer". À l'approche de l'hiver, le front se stabilise. De part et d'autre, on creuse des tranchées. En 1915, Joffre lance des offensives en Champagne, en Artois et sur la Woëvre. Des opérations secondaires sont conduites en Flandres, en Argonne, dans les Vosges. La deuxième bataille d'Ypres crée un effroyable précédent dans l'histoire militaire. Le 22 avril 1915, les Allemands lâchent dans l'atmosphère 150 tonnes de gaz asphyxiant (gaz moutarde), faisant 5200 morts. À Verdun, dans la Meuse, saillant dans la ligne de front, le général Falkenhayn veut "saigner à blanc l'armée française". De février à décembre 1916, 163000 Français et 143000 Allemands vont mourir dans les tranchées. Les lignes sont disloquées par le déchaînement de l'artillerie. Les positions perdues un jour sont reprises le jour suivant dans un va-et-vient incessant. La France ne veut à aucun prix abandonner ce haut lieu de son histoire. C'est à Verdun en 843 qu'a été scellé le partage de l'Empire carolingien donnant naissance à la France. C'est aussi que Charlemagne a partagé son Empire, et les forts qui protègent la ville dont celui de Douaumont, est un sujet de fierté nationale en France. Pour l'Allemagne, une victoire à Verdun devient impérative. Le général Falkenhayn en charge des opérations sur le front de l'Ouest a toute la confiance du Kaiser Guillaume II pour mener à bien cette offensive, que l'on espère décisive. Fin décembre, Falkenhayn a fixé son choix. Ce sera Verdun. Près d'un siècle plus tard, ses intentions exactes demeurent mystérieuses car le mémorandum de Noël 1915, dans lequel le général allemand se serait fixé comme objectif celui de "saigner à blanc l'armée française", est probablement une invention de l'après- guerre. Mais si l'on admet que son intention était celle-là, le secteur de Verdun semble l'endroit idéal pour mener une bataille d'usure. Depuis 1914, la région fortifiée de Verdun (RFV) forme un saillant sur la rive droite de la Meuse, que l'on peut donc attaquer depuis plusieurs directions. Il est par ailleurs très mal desservi côté français, puisqu'une seule ligne de chemin de fer, étroite. Reliant Bar-le-Duc à Verdun, peut permettre d'y acheminer rapidement des renforts et du matériel. Falkenhayn a prévu une attaque sur un front de 7 km, sur la rive droite de la Meuse. Six divisions d'infanterie, soutenues par un millier de pièces de tous calibres, dont des obusiers de 420 mm, doivent s'emparer dans les meilleurs délais du terrain qui les sépare de la ville de Verdun, soit une petite quinzaine de kilomètres. Face à eux, deux divisions françaises, déployées dans des tranchées peu profondes et manquant souvent de barbelé. Le 21 février, l'attaque commence par un bombardement d'une violence telle qu'il est audible à plus de 200 km. Après un pilonnage de près de huit heures et vers 17 heures, l'infanterie allemande sort de ses abris. On a affirmé aux soldats allemands qu'ils ne rencontreraient aucune résistance. Mais rapidement, dans les cratères et le sol ravagé par les obus, des soldats français se dressent et livrent bataille avec l'énergie du désespoir. Ils ne peuvent que retarder la marche. En trois jours, la progression allemande est spectaculaire de près de 5 km. Le fort de Douaumont, défendu par une compagnie de territoriaux, tombe sans combattre le 24 février 1916. La ville de Verdun est à présent menacée et, côté français, il convient de réagir vite. Le 25 février, Joffre décide de nommer le général Pétain, un défensif, à la tête du secteur. Ne comprenant pas pourquoi les Allemands n'ont pas attaqué sur la rive gauche, il y déploie toutes les batteries d'artillerie qu'on veut bien lui allouer pour prendre les Allemands en enfilade et parvient, en quelques jours, à endiguer leur avance. Sa tâche est facilitée, puisque l'infanterie allemande a progressé si vite que son artillerie lourde est à présent hors de portée pour la soutenir. Le Kronprinz, fils du Kaiser, chargé du secteur, demande et obtient que le front s'étende à la rive gauche de la Meuse. C'est chose faite le 6 mars, et les Allemands remportent des succès notables se rapprochant des éminences du Mort-Homme et de la cote 304. De nouveaux renforts expédiés côté français permettent de rétablir la situation. Le 1er mai 1916, le général Pétain est placé à la tête du groupe d'armées Centre, en charge du secteur de Verdun. C'est que le général va pouvoir superviser le va-et-vient de camions chargés de matériel et d'hommes en direction du front de Verdun, empruntant cette route élargie par le génie, et entrée dans l'histoire sous le nom de Voie sacrée. Les prouesses logistiques des Français vont avoir un impact décisif sur le cours des opérations. Sur le front de Verdun, le général Mangin, un offensif, a remplacé Pétain. Dès le 2 mai, il tente de reprendre Douaumont. Mal préparée, cette attaque échoue, avec des pertes sévères. Les Allemands reprennent alors l'offensive et s'emparent du Mort-Homme. Le 1er juin, c'est le fort de Vaux qui tombe et à la fin du mois, de nouvelles troupes allemandes tentent d'emporter la décision sur la rive gauche. Les pertes sont sévères de part et d'autre. Le front se stabilise. Le 1er juillet, l'armée alliée attaque sur la Somme pour soulager les troupes françaises de la Meuse. Appuyée par une intense préparation d'artillerie, l'infanterie progresse lentement. Mais l'offensive par laquelle Joffre espérait revenir à une guerre de mouvement s'enlise. Fin août, Falkenhayn est limogé et son remplaçant, Hindenburg, décide d'opter pour la défensive. Mais les Français préparent leur contre-offensive grâce, notamment, à de nombreuses troupes coloniales. Le 24 octobre, Douaumont est repris, puis Vaux. Jusqu'au 18 novembre, 206000 Britanniques et 66000 Français périssent. C'est l'opération la plus meurtrière de la guerre. L'objectif est néanmoins atteint. Les Allemands lâchent prise à Verdun. Le 15 décembre, une dernière poussée française, massive, permet de rétablir la situation et ramène presque les Allemands sur leurs lignes de départ. La bataille de Verdun est terminée. La bataille de Verdun demeure un symbole, celui de la guerre des tranchées, brutale, abominable, impersonnelle. De très nombreux soldats français et allemands sont morts sans avoir jamais vu l'ennemi, écrasé par les obus. La bataille de Verdun est en effet, et avant tout, une gigantesque bataille d'artillerie. Les deux premiers jours de l'offensive, deux millions d'obus sont tombés sur les positions françaises. Au total, les Allemands perdent 300000 hommes, tués, blessés et disparus. Les Français, 375000. Une véritable boucherie, pour un résultat territorial nul. L'armée française est confrontée en 1917 à une vague de mutineries sans précédent. Le souvenir de la boucherie de Verdun et l'échec de l'offensive du Chemin des Dames ont sérieusement ébranlé le moral des soldats français, qui multiplient les actes de colère et d'indiscipline. L'arrivée au pouvoir des bolcheviks en Russie par la révolution de février 1917 effraie les généraux alliés, qui redoutent une contagion. La répression est confiée au général Pétain. En mai et en juin 1917, le conseil de guerre prononce des peines exemplaires à l'encontre de 3500 soldats, dont 600 sont condamnés à mort.