Mémoires apocryphes d'Aurélien. Retour Retour
Fils de roi, fils d'orfèvre ... Plus jamais, je n'entendrai sa voix puissante. Plus jamais je ne chevaucherai à ses côtés. Plus jamais, il ne me confiera ses rêves de gloire. Aujourd'hui, en ce 27 novembre 511, mon ami, mon maître, Clovis le Grand, a rendu son âme à Dieu. Il ne me reste que mes souvenirs et son histoire. UN ENFANT DE L'AMOUR ... Tel fut mon compagnon de toujours... Comment imaginer que ce guerrier brutal, emporté, sans pitié, naquit dans des circonstances terriblement romanesques. Si je peux vous les conter, moi, Aurélien, c'est que mes parents ne se lassaient pas de me les faire revivre ... Retournons dans les années 460 ... Childéric (525-584) succédait depuis peu à son père, Mérovée (550-577), à la tête des Francs saliens de Tournai. Son petit royaume s'étendait entre Meuse et Escaut et le nouveau roi, contrairement à la coutume, voulait régner seul. Sa famille, les nobles de son entourage ne le voyaient pas de cet œil et menaçaient sa vie. Peut-être aussi certains maris étaient-ils las de se voir enlever leurs épouses car Childéric était un séducteur impénitent ! Il dut fuir et fut accueilli à bras ouverts, en Thuringe, par le roi Basin et surtout, surtout, par la reine Basine (438-477) qui l'entoura de toutes ses attentions. Comment résister à ce colosse blond, aux yeux clairs et aux fières moustaches ? Quand l'exilé fut rappelé par ses sujets et qu'il repartit vers ses terres, Basine fut désespérée. Quelques mois passèrent et un jour, n'y tenant plus, elle abandonna tout et se lança sur les routes. Seuls, deux fidèles serviteurs l'accompagnèrent, Agnès et Gontrand, mes futurs parents. Ils étaient fiancés depuis peu. Selon la tradition, devant leurs familles consentantes, ils avaient échangé un baiser (sur la joue !) et Gontrand avait passé un anneau d'argent au doigt d'Agnès. Il lui avait offert des bijoux, des friandises et...une paire de pantoufles. Eh oui ! C'était l'usage ! Un avenir heureux s'ouvrait devant eux et, pourtant, ils allaient suivre cette reine amoureuse, conscients (ou non) qu'ils laissaient derrière eux la promesse d'une vie sereine, sans savoir quel accueil leur serait réservé à Tournai. Et si Childéric n'était plus sensible aux charmes de Basine ? L'homme, tellement volage, pouvait avoir oublié la jeune femme. Mais non, il fut ravi et aussitôt épousa Basine qui, toujours, protégea ceux qui avaient tout quitté pour l'escorter. Leur mariage fut bientôt célébré, richement doté par la nouvelle reine. Destins parallèles, la même année, en 465, naquirent deux garçons : Clovis, le fils du roi et moi, Aurélien, le fils de l'orfèvre venu de Thuringe. Dès lors, nous ne nous quittâmes plus jusqu'à ce jour funeste de novembre. L'ADOLESCENCE D'UN CHEF . Notre enfance insouciante se déroula au gré des pérégrinations de la cour royale, entre Tournai, Amiens et Paris. Paris où, souvent, nous rencontrions Geneviève, une dame lumineuse, toujours vêtue de blanc qui, en 451, avait incité sa ville à résister aux Huns d'Attila, grâce à l'aide de son Dieu... si mystérieux pour nous. Longuement, Childéric s'entretenait avec elle et, sous son influence, lui, le "barbare", le cruel, accordait sa grâce à des condamnés à mort ou libérait des prisonniers. Si le roi était attentif, Clovis, lui aussi, écoutait, impressionné par cette femme hors du commun. Jamais il ne l'oubliera. Ces moments de quiétude furent trop rares dans notre éducation plutôt "guerrière", Fils de roi, Clovis était destiné à devenir, avant tout, un chef de guerre, digne de la vaillance de ses ancêtres. Naturellement, comme nous étions inséparables, j'appris avec lui l'art militaire. On nous enseigna à manier les armes. L'épée ; l'angon, ce javelot redoutable avec sa pointe de fer en forme de harpon; le scramasaxe, le lourd sabre à un seul tranchant et, surtout, la hache. Réussir à la lancer correctement fut long et difficile. Il nous fallut surtout apprendre à maîtriser la longueur de son jet. En effet, une fois lancée, la francisque tournoyait dans l'air et ne frappait sa cible qu'à une distance très précise, variable selon chaque arme. Pour abattre un adversaire à coup sûr, nous devions donc être capables d'estimer au plus juste les distances, presque instinctivement. Pendant l'entraînement, pour fortifier nos âmes, nous entonnions des chants violents, célébrant les exploits des grands héros francs comme Clodion le chevelu ou Mérovée, les aïeux légendaires de Clovis. Quand nous eûmes douze ans, l'âge de notre majorité officielle, on nous remit notre monture, nos armes personnelles devant la cour assemblée, mais la cérémonie se terminera différemment pour l'un et l'autre. Si on me coupa les cheveux, signe de mon entrée dans le monde des adultes, il ne fut pas question de sacrifier la chevelure blonde de Clovis. Sans elle, il aurait perdu tout espoir d'être roi un jour. Elle était la marque de sa filiation divine et seuls les descendants des dieux pouvaient gouverner les hommes ... D'ailleurs ne suffisait-il pas de raser le crâne d'un prétendant pour l'écarter définitivement du trône. Même s'il en avait déjà conscience, c'est vraiment à dater de ce moment que Clovis sut, qu'un jour, il serait le maître et que rien ne l'arrêterait pour imposer son autorité. Le moment de réaliser ses ambitions se présenta trois ans plus tard ... En 481, à la mort de Childéric, Clovis fut hissé sur le pavois par ses guerriers, signe qu'ils le désignaient comme leur nouveau chef. Son premier acte de roi fut d'ordonner les funérailles solennelles de son père en lui rendant tous les honneurs dus à son rang. On inhuma le défunt avec l'anneau portant son sceau, son angon, son épée, son scramasaxe. On le drapa dans le grand manteau pourpre des généraux romains (il avait servi Rome, notamment en 451, aux Champs Catalauniques, en soutenant le proconsul Aetius contre les hordes d'Attila). On plaça dans sa chambre funéraire, construite à l'aide de planches calées par des pierres, des centaines de pièces d'or et d'argent et une profusion de bijoux dans lesquels mon père, Gontrand, avait mis tout son art. Il avait fabriqué des bracelets cloisonnés, décorés de plaquettes de grenat et de verre coloré. De délicates fibules, ces broches-épingles aux fins motifs d'or torsadé et un nombre considérable de cigales en or, symboles d'immortalité. On sacrifia une vingtaine de chevaux qu'on disposa en cercle autour de la sépulture que l'on dissimula sous un vaste tumulus. Si Clovis veilla au respect scrupuleux de la tradition franque, c'était simplement parce qu'il devait en être ainsi. Ne croyez pas qu'il vouait une affection particulière à son père et qu'il était affligé. Au contraire, il ne voyait dans cette mort qu'une formidable opportunité. Elle lui ouvrait les portes du pouvoir. .. Dès lors, il n'eut plus qu'un but : agrandir son petit royaume par tous les moyens, même les plus inavouables ... ! Mon compagnon n'était pas de ceux qui agissent à la légère. Faisant preuve d'une intelligence politique précoce, il voulut s'informer et comprendre. Que se passait-il hors des frontières de ses états ? Cette Gaule qui aiguisait tant son appétit conquérant était une vraie mosaïque. A l'Ouest, en Bretagne, les Armoricains à l'Est, entre Vosges et Rhin, les Alamans au Sud-est, dans les vallées du Rhône et de la Saône, les Burgondes au Sud-ouest, entre Loire et Pyrénées, les Wisigoths. Et entre Somme et Loire, les lambeaux de l'empire romain, aux mains de l'incapable Syagrius... le maillon faible ! C'est là qu'il fallait frapper ... JUSQU'À LA LOIRE ... Des précautions étaient à prendre. D'abord, ne pas risquer une attaque au Nord pendant que nos troupes descendraient vers le Sud. Clovis s'allia donc avec les Ripuaires, installés au-delà du Rhin. Pour sceller cette alliance, il n'hésita pas à épouser, en 485, la fille du roi de Cologne, bien plus âgée que lui. La cérémonie ne fut pas publique et par conséquent, ce ne fut qu'un mariage de second rang, assimilé à un concubinage dans nos sociétés germaniques. L'enfant, qui naquit très vite, aurait dû être un bâtard écarté de la succession. Clovis, en bon père, ne le voulut jamais et Thierry fut toujours considéré comme légitime et eut le rang d'aîné dans la fratrie. L'affaire rhénane réglée, un autre problème se posait. Notre armée n'était pas assez nombreuse. Clovis, en leur faisant miroiter de beaux butins, obtint l'aide de ses cousins qui possédaient de petits royaumes au Nord : Ragnacaire à Cambrai, Chararic à St Quentin, Rigomaire au Mans. En 486, l'attaque fut lancée et la rencontre eut lieu à Soissons. Bien vite, nos guerriers francs prirent l'avantage. Syagrius s'enfuit et se réfugia auprès des Wisigoths qu'il pensait ses alliés ... Mais gagner une bataille, ne voulait pas dire être seul maître d'un territoire. Vos alliés ne risquaient-ils pas de vous demander des comptes ? Comment éviter un tel danger ? C'est à cette occasion que la cruauté et l'absence de scrupules, que je savais latentes chez Clovis, apparurent. Ragnacaire, Chararic et son fils, Rigomaire furent assassinés et le malheureux Syagrius que les Wisigoths nous avaient livré, fut retrouvé égorgé dans sa prison. Je ne voulus jamais savoir si ce fut Clovis lui-même qui accomplit le geste fatal. Je l'aimais trop pour le juger, même lorsqu'il se montrait si inhumain ... Si réduire les chefs au silence fut relativement facile, le plus difficile restait à accomplir. Imposer son autorité et pacifier un vaste territoire s'étendant jusqu'à la Loire. Comment se faire respecter par des populations gallo-romaines, chrétiennes, apeurées devant ce Franc païen, réputé impitoyable ? Une fois encore son habileté et sa capacité à analyser les situations permirent à Clovis de surmonter l'obstacle. Il comprit très vite qu'il devait gagner à sa cause ceux qui avaient pallié la déliquescence de l'Etat romain. Ceux qui avaient fait fortifier les fermes et les cités afin de repousser les attaques des envahisseurs et des pillards. Ceux qui soignaient les malades lors des épidémies de peste, de dysenterie ou de variole. Ceux qui distribuaient des vivres quand les pluies diluviennes, les averses de grêle, le gel ou la sécheresse avaient détruit les récoltes et que sévissaient la disette et la famine. Ceux qui recueillaient les orphelins, secouraient les pauvres, protégeaient les esclaves en fuite… Les évêques. Pour se les concilier, notre subtil diplomate, manifesta ostensiblement son respect devant les lieux de culte et, dans la mesure du possible, essaya de les préserver du pillage, "normal" par tradition, dès que des guerriers se trouvaient en terrain conquis. D'ailleurs, une anecdote qui, j'en suis certain, fera date, montre bien le souci qu'avait Clovis de ménager et de satisfaire les membres du clergé. L'événement se déroula à Soissons lors du partage du butin amassé pendant la campagne de l'été 486. Comme la coutume franque l'exigeait, chaque objet devait être tiré au sort entre tous les guerriers, leur chef n'étant pas plus privilégié que les autres. Malgré tout, Clovis demanda qu'on lui accorde, sans tirage au sort, un vase précieux qu'il avait l'intention de restituer à Rémi, l'évêque de Reims, qui y était particulièrement attaché. Nous fûmes tous d'accord, sauf l'un d'entre nous qui, pour montrer son opposition, tenta de briser le vase d'un coup de francisque ... Comme le vase était en métal, il résista. Ne restaient que le geste et l'intention. Clovis n'eut aucune réaction ... Au printemps suivant, comme il nous passait en revue, il se retrouva face au soldat rebelle dont il jeta les armes au sol, au prétexte qu'elles étaient mal entretenues. Quand l'homme se pencha pour les ramasser, Clovis lui brisa la nuque d'un coup de hache ... "en souvenir du vase de Soissons !". Interloqué devant ce corps sans vie, je fus sans doute le seul à saisir le double message contenu dans cet acte brutal. Clovis voulait montrer son attachement à la parole donnée à un évêque et surtout, il voulait s'affirmer, non comme un simple chef de guerre, mais comme un "roi" dont on ne discutait pas les volontés. En cette année 487, Clovis aurait pu se contenter de ses victoires, mais c'était mal le connaître. Sa soif de pouvoir n'était pas assouvie. Il avait encore beaucoup de terres à conquérir et aussi une descendance à assurer. Je vous conterai prochainement comment il arriva à ses fins ... Fils de roi, fils d'orfèvre ... À Paris, la nouvelle capitale, dans la crypte de la basilique des Saints-Apôtres, Pierre et Paul, se déroule lentement la cérémonie des funérailles ... Dans son sarcophage de marbre, Clovis repose pour l'éternité. Près de lui, Clotilde, son épouse, pleure. Comment adoucir sa douleur ? Je me sens impuissant. Soudain, bercé par les chants et les vapeurs d'encens, mon esprit s'égare. J'oublie la triste réalité et je les revois, tous deux ardents, vivants à l'automne 493. DE LA RAISON À L'AMOUR ... En ce mois de novembre, Soissons, en fête, pavoisait Clotilde, la belle princesse burgonde, devenait l'épouse officielle de Clovis. Enfin ! Car rien ne fut simple avant que cette union ne soit consacrée. Tout avait commencé au printemps 492. A cette époque, il devint évident que s'il voulait asseoir son pouvoir et donner une chance à son royaume de perdurer, Clovis devait s'assurer une solide descendance mâle. Bien sûr, il avait déjà un fils, Thierry. Mais ses guerriers le considéraient comme un bâtard puisque né d'un mariage de second rang, un "concubinage". Il lui fallait donc obtenir la main d'une jeune fille capable de lui donner de beaux enfants, mais cela ne suffisait pas à mon compagnon d'armes. Il fallait aussi que cette jeune fille soit bien née et que leur union soit "profitable". Le conquérant convoitait encore beaucoup de territoires et il avait besoin d'alliés puissants. C'est ainsi qu'il s'intéressa à la nièce de Gondebaud, roi des Burgondes. Clotilde, qui détestait son oncle, assassin de ses parents et de ses frères, avait la réputation d'être cultivée, douce et belle. Après tout, autant joindre l'agréable à l'utile. De plus, elle était chrétienne et les évêques qui entouraient notre chef l'encouragèrent dans son projet. Peut-être serait-elle capable de convertir ce barbare païen et d'en faire le protecteur de l'Eglise ? Aussitôt, Clovis me chargea, moi, Aurélien, en qui il avait entière confiance, d'obtenir le double consentement de Clotilde et de Gondebaud. Je partis pour Valence et, déguisé en mendiant pour ne pas attirer l'attention, j'approchai la princesse, un soir, où elle distribuait les aumônes à la porte du palais. Je lui remis l'anneau du roi en gage de la vérité de mon ambassade et lui fis part de la demande en mariage de mon maître. Elle accepta d'emblée car elle craignait pour sa vie : Gondebaud semblait regretter de ne pas l'avoir exterminée avec le reste de sa famille. Je rejoignis rapidement Genève, résidence du roi burgonde, qui, bien que surpris et mécontent, n'osa pas irriter son ombrageux voisin et donna son accord. Clovis étant impatient de convoler, on organisa très vite le départ de sa fiancée. On entassa sur des chars les trésors qui constituaient sa dot et l'on se mit en route au pas lent des bœufs. Le convoi était encore loin des frontières de la Burgondie, quand un cavalier vint avertir Clotilde que son oncle reprenait son consentement et refusait qu'elle quitte ses états. Affolée, elle comprit qu'elle devait fuir coûte que coûte. Elle abandonna tout et sauta à cheval. Je l'escortai dans sa folle chevauchée. Après cinq jours épuisants, nous étions saufs, en terre franque. Une semaine plus tard, nous arrivions à Soissons et en voyant son sourire, je sus que Clovis était immédiatement tombé sous le charme de cette intrépide amazone aux yeux verts ... En 494, naissait Ingomer, l'héritier légitime tant désiré ... LE CHEMIN DE LA CONVERSION ... Il fut long à parcourir et jalonné d'étapes souvent incertaines. La première fut la plus douloureuse. Clovis qui ne savait rien refuser à Clotilde lui permit de faire baptiser leur premier né. La cérémonie fut magnifique, mais, catastrophe, l'enfant mourut dans les jours qui suivirent. Le roi, si heureux d'avoir un successeur, accepta mal sa perte et fit de violents reproches à son épouse. Ses dieux païens l'auraient mieux protégé ... Dès 495, Clodomir vit le jour et Clovis, malgré des réticences bien compréhensibles, ne refusa pas le baptême du petit garçon qui, à peine ondoyé, rejeta la nourriture. Sa vie ne tenait qu'à un fil. Heureusement, il survécut. Prières ou bienveillance du destin ? À cette époque, seuls deux nouveau-nés sur dix survivaient ! À la fin de la même année, la reine mit au monde Childebert, on le baptisa et tout se passa bien. Le dieu de Clotilde n'était donc pas fatal. On pouvait peut-être lui faire confiance ? Un premier pas vers l'acceptation du christianisme. D'autres circonstances poussèrent sans doute Clovis vers la conversion. Il en est une que j'aimerais écarter. Même si le problème religieux commençait à le préoccuper, mon ami était, avant tout, un homme d'action. Ses objectifs restaient les mêmes : imposer son autorité, agrandir et protéger son royaume en lui donnant des frontières naturelles. Le Rhin devait être atteint. Mais il fallait une occasion. Elle se présenta en 496. On apprit que les Alamans, des pillards audacieux, avaient envahi la plaine d'Alsace. Aussitôt, fort de son alliance (plus ou moins sincère !) avec les Burgondes, Clovis, à la tête de ses troupes, courut les repousser à Tolbiac, près de Cologne. La bataille étant incertaine et la victoire semblant lui échapper, mon compagnon aurait invoqué le dieu de Clotilde et lui aurait promis de se convertir s'il lui donnait la victoire. Comme toujours, j'étais proche de lui et je ne crois pas qu'il ait lancé un tel appel. Les chocs étaient rudes, les corps à corps féroces et le temps n'était pas à la prière, mais au combat. S'il accepta le baptême peu après cet affrontement victorieux, les raisons en furent plus profondes. Des interrogations traversaient son esprit, suscitées par des rencontres particulières. Souvent, depuis que le couple royal séjournait à Paris, la nouvelle capitale, Clovis avait de longues conversations avec Geneviève, la protectrice de la ville, celle qui ne vivait que par et pour sa foi chrétienne. Il l'écoutait et, peu à peu, son esprit admettait l'existence d'un dieu unique et doutait de la multitude de ceux qu'il vénérait depuis son enfance. L'itinéraire d'un grand saint le troublait aussi. A deux ou trois reprises, je l'accompagnai sur le tombeau de Saint-Martin, à Tours. Mon ami voulait comprendre comment un légionnaire romain, un guerrier comme lui, ne songeant qu'à se battre, avait-il si radicalement changé, consacrant sa vie à la charité et à la pauvreté prêchées par ce Christ, mort sur une croix pour sauver les hommes ? Si, dans la décision de Clovis de se faire baptiser, entrèrent des préoccupations spirituelles, je pense qu'il y eut aussi un intérêt supérieur. Devenir chrétien signifiait avoir l'appui des évêques, se concilier la vraie force morale et la plus grande puissance économique de l'époque. Avec leur confiance, il savait pouvoir "tenir" les territoires nouvellement conquis de la Loire jusqu'au Rhin. FRANCHIR LE PAS ... Noël 496 ... Le baptême ... En ce jour, Clovis avait vaincu ses derniers doutes, certains très politiques. Il savait que les Francs voyaient en lui le descendant de leurs dieux et qu'à ce titre lui seul avait le droit de commander au peuple. Se faire chrétien, c'était couper la chaîne de sa légitimité. Mais une manœuvre habile lui permit de la rétablir ... Je revois la crypte de la cathédrale de Reims. Les tentures blanches, les cierges allumés, les parfums répandus, un avant-goût de paradis. C'est dans cette atmosphère que Clovis, à la demande de l'évêque Rémi, renonça au démon et reconnut "Dieu tout-puissant dans sa Trinité". Nous fûmes trois mille guerriers à être ondoyés en même temps que lui et à adopter sa nouvelle foi. Demeurant ainsi liés à lui, comme par le passé. Son autorité et celle de ses descendants restaient entières. Le dieu était différent mais le principe restait le même. De plus, par ce sacrement, le guerrier barbare devenait le premier des "rois très chrétiens" et la Gaule "la fille aînée de l'Église". Converti, Clovis se fit un devoir de faire triompher l'Église catholique et de protéger ses évêques persécutés par les peuples adeptes d'Arius qui niaient la divinité de Jésus et le dogme de la Sainte Trinité. Vous vous doutez bien que notre roi ne se battit pas que pour ses idées. Il avait d'autres intentions et poursuivait toujours le même but, accroître son autorité sous prétexte d'éradiquer l'arianisme. Dès 500, il commença "ses croisades" en s'en prenant d'abord à ses alliés, les Burgondes et à leur roi, Gondebaud... sans doute poussé par Clotilde, qui ne pardonnait pas les offenses et n'oubliait pas les atrocités perpétrées contre sa famille. Ecrasés, les peuples de la Saône et du Rhône durent payer tribut et promettre de venir grossir les rangs des guerriers francs en cas de campagne militaire... et, justement, Clovis avait encore d'ambitieux projets. Il voulait que son royaume s'étende jusqu'aux Pyrénées, une sûre protection naturelle ! Mais pour exécuter ce dessein, il fallait vaincre les Wisigoths qui occupaient la région. Fort heureusement, ils étaient ariens. Belle occasion de combattre l'hérésie ! L'attaque fut décidée et, en 507, les deux armées se retrouvèrent face à face, à Vouillé, près de Poitiers. La bataille fut violente. Quelle angoisse pour moi quand je vis Clovis et Alaric II s'affronter en combat singulier. Et si mon ami était tué ? Il fut le plus fort et, Alaric mort, les Wisigoths s'enfuirent. Ainsi, en cette année 507, Provence et Bas-Languedoc exceptés, la Gaule, du Rhin aux Pyrénées, était devenue franque. Après cette victoire, Clovis sembla apaisé. Son besoin effréné de conquêtes assouvi, il regagna Paris et songea à pacifier et unir tous ces peuples si dissemblables qu'il avait réunis sous son autorité. Il tenta de leur donner une loi commune, celle des Francs saliens. Il entreprit de faire noter par écrit les coutumes qui régissaient les rapports humains, souvent violents, en ce VIème siècle. Autre lien de cette mosaïque ethnique, la religion catholique, dont l'implantation devint de plus en plus solide. On construisit de belles églises, ornées de fresques et de mosaïques. Les fidèles y entendaient, certes, la parole divine, mais y apprenaient aussi l'obéissance et le respect dus au "Roi très chrétien". Comme elles avaient confiance en leurs pasteurs, les populations se laissèrent influencer et l'autorité de Clovis s'en trouva renforcée. Le royaume était enfin en paix, le temps du repos semblait venu. Trente ans de lutte, d'incessantes expéditions militaires. Clovis et moi, à 45 ans, n'aspirions plus qu'au calme et à la sérénité. Pourtant, le malheur guettait. Début novembre 511, la santé de mon ami déclina. Dysenterie ? Choléra ? L'agonie fut longue et douloureuse. Il s'éteignit au soir du 25, entouré de Clotilde, de ses fils et de ses filles. Voilà pourquoi, écrasés de douleur, nous étions dans cette basilique où il allait être enseveli auprès de Geneviève ... Perdu dans mes pensées, j'essayais d'imaginer ma vie sans lui. Que ferais-je une fois que j'aurais accompagné Clotilde, à Tours, dans le couvent où elle voulait se consacrer à la prière, auprès du tombeau de saint Martin ? Peut-être, moi aussi, allais-je me retirer du monde ? Mais surtout, qu'adviendrait il du royaume de Clovis partagé entre ses quatre fils ? Sauraient-ils éviter les querelles et maintenir l'unité ? Autant d'interrogations qui me tourmentaient et pour lesquelles, je n'avais aucune réponse. Mémoires apocryphes d'Aurélien.